Les
multiples propriétés des polyphénols
du vin
Interview exclusive du Professeur
Joseph Vercauteren*
A l'occasion de la conférence "Sang
et Vin"
au mois d'avril à Bordeaux,
on a expliqué
que le vin pouvait avoir des
effets bénéfiques
sur des maladies très
diverses (mcv, cancers, sida...).
Comment est-ce possible ?
Il a été clairement
rappelé que toutes
les études épidémiologiques
tendaient
à montrer qu'il y
avait un lien négatif
entre le fait de consommer
du vin et l'incidence de
maladies majeures comme les
maladies cardiovasculaires,
les cancers etc. Il a été également
rappelé
que ceci était le
résultat d'études
de comportements, alimentaires
pour certains, et de leur
implication sur la santé d'un
groupe ou de groupes de personnes.
Fussent-elles très
nombreuses, cela ne représente
jamais la démonstration
formelle scientifique. Les
effets sur ces maladies sont
donc des supputations, des
suggestions très fortes,
de plus en plus fortes, mais
la démonstration n'est
pas encore faite. L'explication
de ces effets représente
la tâche à laquelle
nous nous attelons actuellement,
pour apporter les preuves
définitives dont on
a besoin. Nous croyons que
cela passe par une meilleure
compréhension des
mécanismes d'action
de certains métabolites
présents dans le vin
en quantité importante
- comme les tannins et les
polyphénols en général.
Au vu des propriétés
démontrées
in vitro, il est probable
que si elles passent dans
l'organisme lorsque l'on
boit du vin, certaines de
ces molécules polyphénoliques
- notamment de la famille
du resvératrol - puissent
agir comme elles le montrent
in vitro sur des maladies
comme le cancer et de façon
même préventive.
Il y a des molécules
contenues dans le vin qui
se révèlent
très prometteuses,
en tant que principe actif
médicamenteux. Est-ce
que ces molécules
agissent encore lorsque l'on
boit du vin ? Ceci mérite
encore d'être démontré.
Dans une étude que
nous avons menée à
Bordeaux, en implantant de
la flore intestinale humaine
chez le rat, les polyphénols
catéchiques sont métabolisés
en de petites molécules,
et ceci pour des proportions
très importantes.
Peut-être que ce sont
les métabolites des
polyphénols - et on
ne sait pas encore lesquels
- qui sont actifs. La métabolisation
des ces composés catéchiques
crée des molécules
qui ressemblent de près
ou de loin à de l'aspirine.
Cela reste des phénols,
donc capables d'apporter
des propriétés
antioxydantes ou piégeurs
de radicaux libres, propriété des
phénols en général.
Mais ces métabolites
sont devenus plus petits
et sont certainement aussi
bien résorbés
que les petites molécules
comme l'aspirine.
Après les mcv, les
recherches s'orientent de plus
en plus vers les cancers. Où en
sont les connaissances aujourd'hui
dans ce domaine ?
Dans le cadre des maladies
cardiovasculaires, on comprenait
bien comment les propriétés
antioxydantes des polyphénols
du vin pouvaient avoir les
répercussions que
l'on observe en épidémiologie,
c'est-à-dire une diminution
de plus de 50 % de l'incidence.
Sur les cancers, on avait
alors moins d'explications,
mais on ne cherchait pas à en
avoir. Plus récemment
encore, on pouvait relier
les maladies comme les neurodégénerescences
telles la maladie d'Alzheimer.
Globalement, on oriente maintenant
la recherche autour des composés
polyphénoliques et
leurs propriétés
antioxydantes et de piégeurs
de radicaux libres, parce
que ces différentes
pathologies ont à voir
avec des anomalies du métabolisme
oxydatif que les polyphénols
peuvent corriger, dans la
mesure où les systèmes
enzymatiques ne peuvent plus
le faire. Chez certaines
personnes, le stress par
exemple, mais aussi des maladies,
inflammatoires notamment,
génèrent un
mauvais métabolisme
oxydatif que les polyphénols
peuvent arranger dans bien
des cas. Non pas corriger
complètement, mais
ils peuvent l'améliorer
considérablement.
Dans des maladies comme l'Alzheimer,
ou à dégénérescence
lente nul doute que dans
les années à venir,
on aura des éléments
de réponse pour démontrer
par quel mécanisme
peuvent agir les polyphénols
du vin. Nous parlons essentiellement
des polyphénols du
vin, parce qu'ils sont très
nombreux, mais c'est aussi
le cas des polyphénols
au sens large.
Quel est l'avantage des polyphénols
du vin par rapport aux autres
?
Lorsque l'on se focalise
sur les seuls polyphénols
du vin, c'est parce qu'ils
sont nombreux en quantité
et en variété.
Plus de 200 composés
phénoliques sont suspectés
d'être présents
dans un extrait de vin, représentant
en quantité environ
3 à 4 g par bouteille,
ce qui est considérable.
C'est ce qui fait tout l'intérêt
du vin par rapport à d'autres
boissons, même connues
pour être riches en
polyphénols. En observant
la littérature et
les résultats que
nous avons obtenus en chimie,
il apparaît de manière
très claire que l'importance
des polyphénols ne
résulte pas de la
présence d'un seul
composé, en grande
quantité, même
si celui-ci est très
gros. On voit, avec une supplémentation
vitaminique par exemple,
comment une personne va continuer à
avoir les mêmes désordres
du métabolisme oxydatif,
c'est-à-dire faire
des accidents, avoir de l'athérosclérose,
de la dégénérescence
maculaire etc. Ce n'est donc
pas parce qu'un composé
phénolique - et la
vitamine E en est un par
exemple - montre des propriétés
très intéressantes
in vitro, qu'il faudra supplémenter
une grande quantité de
cette molécule. Il
devient de plus en plus clair,
que la vitamine C a les mêmes
implications : si vous supplémentez
en grande quantité
en cette vitamine, vous continuez à avoir
des dégâts.
Certaines fois c'est elle-même
qui devient toxique, pro-oxydante.
Manifestement, ces molécules-là
sont très importantes
pour assurer une survie -
certaines pathologies graves
résultent de leur
absence - mais seules, elles
ne résolvent rien.
Elles perturbent même
l'équilibre puisque
la supplémentation
diminue la résorption
des autres composés.
C'est donc plutôt une
panoplie de composés
polyphénoliques, le
"pool" phénolique
qu'apporte l'alimentation
équilibrée,
qui fait qu'on est le mieux
protégé. Le
vin apporte une grande quantité
de ces composés, le
plus largement répartis
sur les 6 ou 7 000 molécules
recensées actuellement.
L'importance de cette répartition
a été
démontrée par
les bienfaits associés
à des diètes
comme celle de la Crète
ou de la Méditerranée,
qui constituent des modèles
très équilibrés.
C'est dans ces pays-là que
les gens vivent le plus longtemps
et ont le moins de maladies,
en s'alimentant, entre autres,
en polyphénols de
la plus grande diversité
possible.
Sur les cancers, qu'est-il
possible d'affirmer aujourd'hui
?
A la suite des découvertes épidémiologiques
comme celles du Dr Serge
Renaud ou du Dr Gronbaek
au Danemark, qui ont démontré qu'il
y avait bien un lien entre
consommation de vin et réduction
du risque de cancer, des
expériences in vitro
ont été
menées. Actuellement,
nous testons différentes
lignées cancéreuses
et il y a des résultats
qui sont très prometteurs
sur des cancers pour lesquels
nous n'avions même
pas de thérapeutique
envisageable. Nous avons
des exemples importants qui
nous donnent des espoirs.
Pour la recherche, nous devons étudier
les molécules individuellement,
mais il ne faut toujours
pas perdre de vue le fait
que ce n'est pas une molécule
ou deux qui sont importantes
dans le cadre de l'hygiène
alimentaire, mais la totalité
des composés. Dans
le cas du cancer, il faut également
souligner l'importance cruciale
de la modération car
tout excès conduit à des
ravages.
On peut donc se demander
pourquoi la vigne ne deviendrait
pas une plante médicinale.
Finalement, elle l'a toujours été,
mais il est fort probable
qu'au cours des cinq ou dix
prochaines années,
on lui reconnaîtra
des qualités pharmaceutiques
vis-à-vis de pathologies
majeures.
Dans le cas du cancer, les
recherches in vitro se sont beaucoup
focalisées sur le resvératrol.
Pensez-vous qu'il s'agit de la
molécule anti-cancer ?
Non. Je ne suis pas du tout
de cet avis. Les recherches
se sont focalisées
là-dessus depuis que
l'étude en 1997 du
Dr Pezzuto aux Etats-Unis
a montré que le resvératrol était
actif sur des tumeurs. Si
l'on regarde bien l'article,
on peut noter que les recherches
ont été menées
sur du resvératrol
issu du palmier. Ce n'est
que dans sa conclusion qu'il
observe que le vin étant
riche en resvératrol,
il est bon contre le cancer.
Si le resvératrol était
la seule molécule
active, les teneurs en sont
insuffisantes pour qu'il
soit efficace. Puis, certains
vins en ont très peu
aussi. En revanche, il existe
des dérivés
de resvératrol en
quantités bien plus
importantes qui, dans leurs
mécanismes d'action
pourraient éventuellement
jouer le rôle de précurseurs
en resvératrol, en
libérant ultérieurement
du resvératrol. Ce
sont des découvertes
tout à fait récentes.
Les connaissances de ces
composés augmentent
chaque année. Il y
a de nouvelles séries
de molécules qui existent
en quantité plus importante
que celles qui étaient
sous le feu des projecteurs.
Le resvératrol sera-t-il
le composé utilisé en
thérapeutique ? Peut-être
puisqu'il est en phase clinique
actuellement. Il n'est donc
pas impossible que d'ici
un an ou deux il y ait des
spécialités à base
de resvératrol. Je
reste toutefois convaincu
que le resvératrol
ne peut être la substance
responsable de tous les bienfaits
du vin. Peut-être que
ce type de molécule
nous permettra de comprendre
comment la maladie progresse,
et donnera naissance à des
médicaments mais pour
l'instant, nous avons encore
des progrès à
faire.
A l'occasion d'une récente
conférence
à New-York, il a été suggéré
que les bienfaits du vin sur
la santé pourraient
être attribuables à des
composés non encore
connus, en raison du grand
nombre de substances dans le
vin. Qu'en pensez-vous ?
Je pense qu'il faut mettre
l'accent non pas sur la singularité
d'une ou deux molécules
mais sur leur complémentarité.
Il n'empêche que pour
parler de complémentarité,
il faut connaître les
molécules individuellement.
Ce n'est pas toujours facile
parce que ces molécules
sont très réactives.
Lorsque l'on saura tout sur
leur structure et leurs propriétés
physico-chimiques, il faudra
découvrir leurs propriétés
pharmacologiques puis établir
le lien avec les bienfaits
du vin.
En voulant se focaliser sur
une seule molécule,
on risque de tomber dans
deux travers : le premier,
c'est de croire qu'en consommant
uniquement telle ou telle
substance on peut prévenir
telle ou telle maladie. Or,
on ne maîtrise pas
tous les paramètres
et il se peut qu'en se prémunissant
contre tel risque, on augmente
les chances d'un autre. Le
deuxième travers,
c'est de vouloir transposer
les résultats d'une étude
in vitro obtenus avec une
molécule,
à la prévention
voire la thérapie
d'une maladie. Nous avons
pu constater ce genre de
travers au colloque "Sang
et Vin" dans le domaine
du Sida. Ce n'est pas parce
que telle molécule
agit in vitro contre cette
maladie, qu'il faut faire
croire aux malades qu'il
leur suffit de boire du vin.
D'autant plus qu'il y a vin
et vin, les teneurs de différents
composés n'étant
pas les mêmes d'un
vin à un autre. Le
vin ne sera jamais un médicament.
Si on veut faire un médicament,
on fabriquera des gélules.
Il a été expliqué que
le vin blanc pourrait apporter
des bienfaits, grâce à
des composés non phénoliques.
Quel est votre avis sur les
bienfaits des vins blancs par
rapport à
ceux des vins rouges ?
L'épidémiologie
ne parvient pas à
faire la distinction entre
vins blancs et vins rouges
en termes de bienfaits. Dans
la mesure où la science
n'a pas encore apporté toutes
les explications des mécanismes,
on doit se fier à ce
que l'on observe dans la
vie courante. L'épidémiologie
a déjà beaucoup
de mal à séparer
le vin de la bière
et des spiritueux. C'est
dire
à quel point il est
difficile de séparer
les gens qui boivent du vin
rouge de ceux qui boivent
du vin blanc. Il n'empêche
que le fait que les vins
blancs soient dix fois moins
riches en polyphénols
ne constitue pas un argument
pour dire qu'ils sont moins
bénéfiques
pour la santé. Il
suffit qu'il y ait des polyphénols
cent fois plus actifs que
ceux qui sont dans le vin
rouge - des composés
que l'on ne connaîtrait
pas déjà -
pour que le handicap soit
largement rattrapé.
Ceci est vrai à la
fois pour les vins tranquilles
et les effervescents. Des
recherches sont en cours
dans ce domaine, mais force
est de constater que s'il
est déjà
difficile d'isoler et identifier
des composés phénoliques
dans le vin rouge, il l'est
dix fois plus dans le vin
blanc. Ce qui implique, par
ailleurs, qu'il faut engager
une quantité de vin
blanc bien plus importante
pour étudier ces composés.
Aussi, dans le domaine des
vins blancs dispose-t-on
de moins d'informations et
les chercheurs sont-ils peut-être
moins disposés
à aller en chercher.
Enfin, certains professionnels
du vin pensent que plus on fait
de découvertes sur les
mécanismes d'action des
différents composés,
plus on s'expose au risque de
voir l'industrie agroalimentaire
exploiter l'effet santé de
ces composés dans d'autres
produits que le vin. Qu'en pensez-vous
? Que pensez-vous également
des compléments nutritionnels
contenant des polyphénols
?
On ne changera pas une équipe
qui gagne. L'effet polyphénol,
c'est notre biologie qui
nous l'impose, depuis des
millions d'années.
Ce n'est donc pas un effet
de mode. Si l'industrie agroalimentaire
utilise dans les années
2000/2010 des extraits de
vin pour enrichir leurs produits
qui n'en ont pas, cela ne
peut qu'être bénéfique
pour l'image du vin. On recherche,
en réalité, à
obtenir les mêmes qualités
que celles que le vin est
capable de nous apporter.
Certains pensent que cela
sera préjudiciable,
puisqu'on risque de trouver
du vin concentré en
gélules. C'est d'ailleurs
déjà le cas,
et cela n'a pas changé grand'chose à la
consommation de vin. Personnellement,
je pense que de telles utilisations
ne peuvent que nous apporter
des informations sur ce qu'est
le vin. On saura donc de
mieux en mieux ce qu'il y
a dedans. Il y a vingt ans,
lorsque nous parlions des
tannins, nous ne connaissions
que peu de molécules.
Aujourd'hui, nous pouvons
en rajouter un certain nombre,
nous connaissons leurs propriétés
et on peut dire qu'on avance
scientifiquement. Sinon,
dans deux cents ans, ou même
un millier d'années,
on en sera encore au même
niveau de connaissance. Pour
moi, il est fondamental de
découvrir davantage
de molécules, de les
identifier au maximum et
de connaître les mécanismes
d'action. L'utilisation des
composés par l'industrie
agroalimentaire a l'avantage
de faire parler du vin, qui
a été capable
de produire telle ou telle
molécule ayant un
certain mode d'action. Exploiter
les effets santé de
ces molécules-là
dans d'autres domaines que
le vin et la viticulture, à
mon sens, ne peut qu'être
positif.
Malgré tout, l'utilisation
des polyphénols dans certains
produits - les yaourts par exemple
- ne véhicule pas une
image très valorisante
du vin...
Si un fabricant de yaourts
voulait y mettre des polyphénols
du vin, il faut savoir qu'ils
n'y sont pas dans le même
milieu que dans le vin. On
sait ce qu'il advient du
vin et de ses polyphénols
depuis des milliers d'années.
Jusqu'à présent
d'ailleurs on n'en a parlé
qu'en termes élogieux.
En revanche, dans les milieux
alcalins, comme les yaourts,
les effets ne sont pas les
mêmes. On peut donc
dire, qu'à ce niveau-là
on n'a pas à s'inquiéter.
Il n'empêche que, à travers
le Groupe Polyphénols,
on voit que l'intérêt
de l'industrie agroalimentaire
pour les polyphénols
du vin est considérable.
Malgré tout, le milieu
du vin est un milieu particulier
et la stabilité des
polyphénols, par exemple,
est particulière.
Il faut séparer les
produits agroalimentaires,
certains pourront être
enrichis en polyphénols
du vin, d'autres non. Les
produits les plus propices à une
adjonction de polyphénols
seraient ceux qui sont les
plus proches de la composition
hydroalcoolique du vin. Il
ne faut pas oublier, en outre,
qu'il peut y avoir des interactions
avec les protéines,
ce qui représente
tout un pan de la recherche.
Comment voyez-vous l'avenir
de la recherche sur vin et santé ?
La meilleure recherche du
troisième millénaire
dans le domaine de vin et
santé, voire de l'nologie,
serait celle qui concevrait
la mise en commun de l'ensemble
des propriétés,
et donc des disciplines.
On progresserait alors sur
le plan des interactions
et, partant, des connaissances
en matière de biodisponibilité.
On pourrait découvrir
alors que ces composés
sont capables d'apporter
leurs propriétés
- antioxydantes ou capteuses
de radicaux libres - dans
des endroits où l'on
ne s'y attendait pas.
*
Université Victor Segalen, Bordeaux